Un bail signé un mardi de février
Nicolas André cherchait un local assez haut de plafond pour retourner un plateau de table. Il a visité six bâtiments entre la gare des Bénédictins et le Palais-sur-Vienne avant de s'arrêter boulevard Émile Zola, en février 2012, dans un ancien garage dont le précédent locataire réparait des tondeuses et où il restait une fosse de visite au fond, comblée depuis, et une paillasse de graisse sur les murs. Trois semaines de décapage avant d'y poser la première scie sur table, une Altendorf d'occasion achetée à un menuisier de Couzeix qui partait à la retraite. Jean Bertrand l'a rejoint en septembre de la même année, après dix-neuf ans en scierie à Saint-Léonard-de-Noblat.
Le premier vrai chantier n'était pas un meuble.
C'était un lot de vingt-quatre tiroirs à reprendre pour un cabinet d'archives du quartier de la Bastide. Le nom Gunportora ne vient de nulle part de précis : il a été retenu un soir parce qu'il sonnait bien au téléphone et qu'aucune entreprise ne le portait alors dans la Haute-Vienne. On ne lui prête pas d'autre histoire.
Ce qui entre à l'atelier, ce qui n'y entre pas
La règle est simple. On prend le bois, le placage, la colle, la finition, et rien d'autre.
Pas de véhicule. Une porte de camion ou un pare-chocs en bois verni, cela arrive une fois par an, et c'est non. Pas de câblage électrique : si une étagère doit recevoir des luminaires, l'électricien vient, se raccorde, et repart avant qu'on referme. Pas de froid, aucune intervention sur un circuit de réfrigération, même pour un comptoir de bar. Pas de bâti : on ne touche ni à la charpente, ni aux murs, ni aux escaliers fixés à demeure, car l'atelier ne fait rien qui soit posé sur le chantier — tout sort monté ou en pièces prêtes à assembler. Pas de produits de traitement, ni insecticide, ni fongicide, ni biocides d'aucune sorte. Quand un meuble arrive piqué, on le met de côté et on le dit au client.
Quatre personnes travaillent ici. Nicolas André tient les achats, Jean Bertrand le stock, Céline David l'administration, Nathalie Simon l'accueil. Personne d'autre ne travaille ici. L'atelier n'annonce ni certification, ni habilitation, ni adhésion à un organisme professionnel, parce qu'il n'en a pas.
Les premières pièces, et pourquoi elles ont compté
En 2013, une librairie de la rue de la Boucherie a commandé six mètres d'étagères en chêne pour sa réserve, avec du bois venu d'un séchoir de Châteauponsac. Le mur n'était pas droit de sept centimètres sur la longueur, ce qui a obligé à tailler chaque rangée séparément. La librairie a fermé en 2019. Les étagères, elles, sont toujours en place chez le repreneur, à trois rues de là.
Ce chantier a fixé la méthode : on relève, on dessine, on usine, on livre, et le montage se fait sans vis apparente quand c'est possible. Le reste du temps, on répare. Un secrétaire du quartier du Vigen, une commode héritée d'une famille de Pierre-Buffière, une porte de placard du Mas Loubier. Une commode de 1820 arrivée en cinq sacs a demandé onze semaines de travail, dont quatre rien que pour recoller les tiroirs ; Céline David a établi un devis à 4 380 euros, révisé deux fois parce que deux pieds manquaient.
Les horaires n'ont pas bougé depuis l'ouverture, et ils ne bougeront pas : du lundi au vendredi de 9h00 à 18h00, le samedi de 9h00 à 13h00, fermé le dimanche. Le téléphone est le 05 23 93 19 43, le courriel [email protected]. L'atelier reçoit sans rendez-vous le matin. Il vaut mieux appeler avant d'apporter une pièce, car le banc est souvent encombré et une commode posée dans l'allée gêne tout le monde.
Une adresse, pas un réseau
Gunportora SASU exploite un seul lieu, le 169 boulevard Émile Zola, à Limoges. Il n'y a ni dépôt, ni antenne, ni atelier secondaire, et l'entreprise ne se déplace pas pour poser quoi que ce soit dans un logement. On vient ici, on discute, on repart avec un plan ou une estimation. Les clients viennent de Limoges, de Panazol, d'Isle, parfois de plus loin quand une pièce de famille vaut le déplacement : un homme de Bellac a apporté une horloge de comtoise dans le coffre d'une vieille 405, sanglée sur la banquette arrière.
La succession, elle, n'est pas réglée. Nicolas André a quarante-sept ans, Jean Bertrand cinquante-trois. Aucun des deux n'a d'enfant qui travaille le bois. La question reviendra, sans doute vers 2030, et elle se posera en termes simples : reprendre, vendre, ou fermer. Pour l'instant, l'atelier tourne, les machines sont entretenues, et le stock de chêne et de noyer occupe toujours le fond du bâtiment.
Le site est gunportora.click. Il sert à montrer ce qui sort d'ici, pas à promettre autre chose.
Le bois, lui, ne se presse pas. Une pièce mal séchée craque deux hivers plus tard, jamais le premier. C'est probablement la seule leçon que l'atelier accepte de donner.