Une porte fermée depuis janvier
La devanture est restée close du 9 janvier au 2 mars 2026. Le rideau de fer baissé, l'enseigne démontée, et sur la vitre une feuille A4 annonçant une liquidation de stock, dans un quartier qui compte déjà l'encadreur de la rue du Clocher, parti sans successeur, et l'ébéniste de l'avenue des Ruchoux, dont l'atelier a été vendu à un promoteur en 2024 ; personne, ici, ne donnait cher de celui-ci.
Nicolas André passait devant deux fois par jour. Il compte les semaines. « J'ai vu des clients frapper, regarder par la fente, repartir », dit cet homme de 47 ans, qui s'occupe des achats chez Gunportora et qui connaît la propriétaire depuis qu'il lui a réparé, en 2016, une commode en merisier venue de sa maison de Saint-Junien. Le local appartient à la même famille depuis 1978.
Ce qui a débloqué la situation n'est ni un prêt ni une subvention, mais une discussion de palier, un samedi matin d'avril, entre Nicolas André et la propriétaire, âgée de 81 ans, qui voulait vendre sans trouver d'acquéreur pour un local de 94 mètres carrés dont la porte reste trop étroite pour un camion.
Douze ans sans bail, puis un contrat
Gunportora occupe les lieux depuis 2012. Aucun bail n'avait jamais été rédigé, ce qui paraît invraisemblable et reste pourtant banal dans ce bas de la ville, où des ateliers se transmettent sur une poignée de main, une facture d'électricité et un trousseau de clés douteux.
Le 12 juin 2026, à 10h40, un bail commercial de neuf ans a été paraphé dans l'arrière-boutique. Loyer mensuel : 640 euros hors charges, soit 12 euros de moins que la précédente proposition, refusée en février.
Céline David a préparé le dossier en quatre jours.
Elle cite deux obstacles levés : la vétusté de l'installation électrique, corrigée par un électricien de Couzeix, et l'absence de diagnostic amiante, réalisé le 28 mai par un bureau de Panazol, dont le rapport tient en onze pages et mentionne deux zones à surveiller sans travaux immédiats.
Trois repreneurs avaient visité avant, tous entre novembre 2025 et mars 2026 : un premier voulait y ouvrir une boutique de téléphonie, un deuxième un salon de coiffure, un troisième reculait devant le coût de la mise aux normes.
Ce que l'atelier fait, et ne fait pas
Gunportora travaille le bois. Du meuble libre, des étagères, des caisses, des cadres, et de la restauration d'ancien. Rien qui se pose sur un chantier : pas d'agencement sur place, pas de cuisine encastrée, pas de placard vissé dans un mur.
L'équipe compte quatre personnes, et pas une de plus, même en décembre, même quand les cadres s'empilent jusqu'au plafond de la travée des chutes : Nicolas André aux achats, Jean Bertrand au stock, Céline David à l'administration, Nathalie Simon à l'accueil.
Jean Bertrand range les plateaux par essence et par épaisseur, sur 11 mètres de rayonnage. « Un noyer qui a séché trop vite, ça se voit au son quand on tape dessus », explique-t-il. Il tape. Le son est mat, puis clair.
L'atelier n'intervient ni sur les véhicules, ni sur l'électricité du bâtiment, ni sur les circuits frigorifiques, ni sur le gros œuvre. Il ne traite pas les insectes de bois avec des produits classés. Ces limites sont affichées près de la scie à ruban.
Le quartier a suivi
La réouverture a changé quelque chose dans la rue, du côté de la place d'Aine.
Le boulanger du 154 a repris sa tournée de l'après-midi en voyant le rideau relevé, la pharmacie de la place a commandé six cadres pour ses affiches de prévention, livrés le 26 juin, et un lot de tiroirs anciens, apporté par une cliente de Saint-Léonard, attend encore son tour contre le mur de droite, dans des sacs de toile grise.
L'arrêt de bus Gambetta, sur la ligne 5, est à 140 mètres. Les clients venus de la gare des Bénédicts marchent une douzaine de minutes. Plusieurs arrivent le samedi matin, parce que la semaine ne leur laisse rien.
Nathalie Simon note les demandes dans un cahier à spirale. En juillet, elle a refusé onze chantiers, tous des travaux à poser chez le client. « Les gens comprennent quand on explique », dit-elle. Elle explique. Elle propose parfois le nom d'un poseur du quartier de la gare, jamais le sien.
Les horaires n'ont pas bougé : du lundi au vendredi de 9h00 à 18h00, le samedi jusqu'à 13h00, fermé le dimanche. Le numéro, 05 23 93 19 43, est le même depuis 2012, comme le courriel [email protected].
Un métier qui se transmet mal
Le cas du 169 boulevard Émile Zola n'est pas isolé, et il ne règle rien à lui seul.
Dans les rues autour de la boucherie, plusieurs ateliers tournent avec des baux verbaux, des statuts flous et des machines achetées d'occasion, ce qui rend la transmission lente, rarement traitée avant qu'il ne soit trop tard, souvent soldée par un départ à la retraite sans repreneur et un outillage dispersé sur un site de vente entre particuliers.
Le bail signé en juin donne à Gunportora une adresse stable, un droit au renouvellement, et une raison de réparer le toit de l'atelier, qui fuit au-dessus de la travée des chutes. Une entreprise de couverture d'Isle a chiffré l'intervention à 3 480 euros, prévue en septembre.
Nicolas André résume la situation sans emphase : « On ne s'est pas agrandis. On s'est posés. » La nuance compte pour les quatre personnes qui pointent ici chaque matin, et pour les clients qui poussaient la porte d'un local qu'ils croyaient perdu.